L’Eglise Catholique, une infammie ?

L'Eglise Catholique, une infammie ? dans Benoït XVI persecutionchretiens

L’anticléricalisme a toujours été à l’ordre du jour, Pierre Cormary, un catholique se défend sur son blog personnel :

A une amie du sud qui me demandait d’intervenir, amicalement, contre un camarade anticlérical à elle, et que nous appellerons ici, comme il se doit, Jean-Kevin, cette défense du christianisme que j’écrivis spontanément et qui me semble avoir sa place ici, malgré quelques paragraphes déjà connus :

Très chère D…,
Comme aurait dit Pascal en parlant des Jésuites, « il n’y a rien de tel que les Jésuites ». Il n’y a rien de tel que les anticléricaux caricaturaux.

Donc, Jean-Kevin, bouffeur de curé cohérent et non dépourvu de raison et d’intelligence, condamne le christianisme, ou plus exactement l’Eglise Catholique incarné par le Pape (« le vieux »). Il lui reproche d’avoir trahi le message de son fondateur (dont au moins il reconnaît, arguant cela, la vertu de celui-ci), d’avoir fait de ce dernier une idole (ce qui n’est pas si faux), d’avoir toujours été du côté de l’empire plus que des exclus (ce qui n’est pas si vrai), d’être enfin une secte vindicative et tyrannique qui n’a cessé de vouloir plonger l’humanité dans l’abstinence, et donc dans le refoulement sexuel et la perversion (ce qui est très fantasmatique). S’il finit par crier paradoxalement « vive Benoît XVI », ce n’est pas tant pour glorifier celui-ci que pour voir en lui le représentant hystérique et transparent d’une secte qui a fait au monde tout le mal dont elle était capable, et qui apparaît enfin sous son vrai visage de boche SS.

Le problème de Jean-Kevin est que c’est un gros naïf qui n’a pas lu Sade. S’il avait lu Sade, il saurait que toutes les religions du monde, toutes les institutions du monde, toutes les morales du monde, toutes les politiques du monde, ont eu leur lot de morts et de massacres, d’injustices et d’odieuseries. L’Eglise est coupable des croisades et de l’inquisition, mais la République est coupable de la Terreur et des révolutions (c’est-à-dire des charniers), la religion est coupable d’intolérance et de torture, mais l’athéisme (celui du XX ème siècle, nazisme et communisme) est coupable de génocides dont l’horreur dépasse l’imagination. Au nom de l’Evangile, on a envoyé des milliers de gens sur le bûcher, mais au nom des Droits de l’Homme, on a colonisé la moitié du monde. Eh, toi, homme noir, toi y en seras mieux dans ta peau et dans ta tête quand toi y en sera libéral et démocrate comme nous. Tes ancêtres les Gaulois. Je n’invente rien, il suffit de relire les discours de Jules Ferry, qui après avoir voulu éduquer les petits français, s’était pris en tête de vouloir éduquer les petits africains. Ne jamais oublier que c’est Ferry qui a déclaré sans peur et sans reproche que les « races supérieures se devaient d’affranchir les races inférieures », et que c’est la gauche de l’époque qui subventionnait les colonies françaises.

Alors, évidemment, Jean-Kevin me répondra que ce n’est pas en m’en prenant aux valeurs laïques et républicaines que je défendrais les valeurs chrétiennes, et il aura bien raison. Non, ce que je veux dire, c’est que lorsqu’on s’en prend à une institution, à une morale, à une religion, on insiste toujours sur les erreurs et les crimes de celle-ci, alors qu’au fond, on déteste ses vertus et ses excellences – et comble de chance, il y a toujours dans l’histoire de n’importe laquelle de ses politiques et de ses religions de quoi la discréditer. Un progressiste vous prouvera sans crainte que les temps anciens furent le lieu des dizaines de milliers de brûlés et de sacrifiés à l’autel du Christ. Un réactionnaire vous prouvera sans difficulté que la modernité fut le lieu des six millions de morts juifs et des quatre-vingt millions de morts paysans russes et chinois. Mais encore une fois, le problème n’est pas là.
Jean-Kevin n’aime pas l’Eglise non pas pour ce qu’elle a fait de mal mais pour ce qu’elle a fait de bien. Il est sans doute un de ses « libres penseurs » qui ont choisi l’autonomie de l’homme par rapport à l’asservissement clérical (ou ce qu’il considère comme tel). Pour moi qui me considère moins comme un « libre penseur » que comme un homme libre (c’est-à-dire un chrétien), je lui ferai remarquer quelques bricoles.

Le christianisme, c’est ce qui nous a sorti du paganisme, c’est-à-dire du sacrifice humain. Il faut lire René Girard qui a tout dit sur la question.
Dans le mythe (c’est-à-dire le paganisme), le divin, c’est la foule. Dans le christianisme (c’est-à-dire la religion civilisée), le divin, c’est la personne. Dans le mythe, la foule, le choeur ou la meute ont raison contre la personne – celle-ci est d’ailleurs sacrifiée à la plus grande joie dionysiaque de tous. Dans le christianisme, la foule l’emporte toujours contre la personne, mais cette fois-ci dans la honte et l’amertume. C’est qu’avec le christianisme, la violence n’est plus cathartique mais horrible et scandaleuse. De même au cinéma. Lorsque dans un film la violence est filmée de façon rigolote ou excitante (série des Saw, des Hostel, Orange mécanique), on est dans le païen, alors que lorsqu’ elle est filmée de manière problématique, voire insoutenable (Salo, Casino, Orange mécanique), on est dans le chrétien – vous pourrez remplacer, si cela vous chante, « païen » par « barbare » et « chrétien » par « humain », c’est la même chose. Dans le christianisme, ou l’humanité réalisée, l’unanimité mimétique ne fait plus recette. Et c’est pourquoi les hommes adultères se résolvent, bien à contre-coeur, à ne pas lapider la femme adultère. C’est là l’un des rares succès sociaux du Christ, sinon le seul, pendant son ministère. A la fin, la violence mimétique et païenne reprendra le dessus et la foule ordonnera sa mise à mort.
Le christianisme n’a pas aboli la violence mais a fait de la violence un scandale. Le christianisme n’a pas aboli l’inégalité mais a fait de l’inégalité une horreur sociale et a permis à l’humanité de concevoir l’égalité (Jésus répète à qui mieux mieux que tous les hommes se valent, juif comme romain, romain comme barbare, homme comme femme) – et c’est cela la révolution anthropologique du christianisme, même s’il a fallu deux mille ans pour la réaliser.

Et là, nous abordons le problème du temps. D’abord, contrairement à ce que pensent les impatients, c’est-à-dire les ignorants, l’humanité ne s’est pas humanisée en un jour. Il a fallu des siècles pour que l’homme reconnaisse la femme (amour courtois), sinon pour lui donner le droit de vote (de Gaulle), il a fallu des siècles pour que l’esclavage soit aboli (en gros de l’Epitre à Philémon à 1830), il a fallu des siècles, enfin, pour que l’humanité, du moins occidentale, en arrive aux Droits de l’Homme – qui ne sont, si l’on en croit le plus grand philosophe politique de notre pays, Marcel Gauchet, que la concrétisation laïque des préceptes de l’Evangile. Bref, le judéo-christianisme a structuré notre monde, lui a donné ses valeurs, sa grandeur, et dont même un Jean-Kevin est tributaire.

Alors se contenter de dire que l’Eglise est « une secte de pédophiles » qui chouchoutent le pouvoir, je trouve ça un peu court. En fait, l’Eglise, malgré tous les défauts réels qu’on peut lui trouver, est ce qui a permis de garder et de transmettre le message du Christ. L’Eglise, c’est l’université du Christ, son école de grammaire et de musique, son campus de littérature et de philosophie. Et ne lui en déplaise, une secte qui crée une civilisation, ce n’est plus une secte, c’est une religion, c’est-à-dire ce qui lie l’homme à Dieu, c’est-à-dire ce qui lie l’homme à l’homme.
« La Bible n’est pas une théorie de Dieu, mais une théorie de l’homme », écrit Simone Weil, la philosophe chrétienne la plus importante depuis saint Augustin.
Et puis franchement, comment peut-on penser qu’une saloperie ait pu fonder toute une civilisation ? Une saloperie qui aurait duré des siècles ? Ce soupçon permanent sur le credo et ses garants m’est aussi insupportable que les révisionnistes. Et c’est pour cela que je préfère croire à l’esprit saint plutôt qu’à Faurisson, Mordillat ou Prieur.

Mais pourquoi tant d’horreur, risque-t-on alors de me rétorquer. Pourquoi tant de méchanceté, de faiblesse, pourquoi tant de complaisance inique au sein d’une institution censée communiquer un message d’amour et d’espérance ? Pourquoi tant de sado-pédo-cupido-curés ?
Eh, vieux ! N’as-tu pas lu Chesterton ou Kierkegaard ? N’as-tu pas lu l’Evangile tout simplement ? Si tu les avais lu, tu saurais que lorsque l’infini s’adresse au fini, il s’attend à ce que tout n’aille pas droit dans ses bottes. Tu saurais que lorsque Jésus exhorte Pierre, Paul et les autres à communiquer son enseignement aux hommes, il sait plus que nul autre qu’il s’adresse à des hommes, c’est-à-dire à des enfoirés et des connards. Des fanatiques (Paul), des lâches renieurs (Pierre), des demi-imbéciles et des parfait idiots (tous les autres). C‘est que, vois-tu, le Christ aime les hommes et s’en remet à eux, sachant pertinemment que tout n’ira pas comme sur des roulettes. Le Christ, pourrait-on dire, aime les hommes plus que le bien. Quand il voit ce qui se passe, il pleure lui aussi. Comme le dit Kierkegaard dans une expression sublime, « il y a de la tristesse au ciel ». Et de la bêtise sur terre. Notamment celle qui fait préférer le bien aux hommes – catharisme, protestantisme, communisme. Et les hommes qui préfèrent le bien aux hommes sont ceux en général qui font de la terre, et au nom de leur paradis utopique, un enfer.

Je crois que dans la haine du monde pour le Pape actuel, il entre beaucoup de cette utopie infernale. On voudrait les choses parfaites, on voudrait que le message christique soit réalisée à la lettre. Mais le message christique est scandale et folie. Le message christique est d’une certaine façon impossible à concrétiser sur terre. Alors certains essayent quand même. Ce sont les chrétiens – et si tu es un homme de bonne volonté, tu es un chrétien. Même si tu ne crois pas en Dieu, tu es chrétien. Croire en l’homme, en l’histoire, au progrès c’est être chrétien (Leibniz, Kant et Hegel ont tout dit là-dessus). Et d’autres ne cessent de critiquer à mort les couacs de cette concrétisation. Ce sont les Gentils, les Purs, les Normaux, les Heureux qui ne comprennent pas que la vie est violence et l’existence douleur.
D’ailleurs, les gens sains et heureux sont des nazis qui s’ignorent, comme disait un excellent camarade à moi.
Bien sûr, je ne dis pas que l’ami Jean-Kevin est un nazi. Je suis certain, vu sa lettre, que c’est un gars très bien, très sensible et très sensé. Qu’il est même dans une certaine mesure un déçu du christianisme. En fait un impatient. Un type qui voudrait que le royaume de Dieu se réalise hic et nunc. Un Judas. Car Judas, c’est précisément celui qui n’en peut plus d’attendre, et qui voudrait tellement que tout se passe mieux et plus vite en ce monde pourri. Et moi, j’aime aussi beaucoup Judas.


Mais je suis pragmatique, donc je suis catholique. Sans l’Eglise catholique, le christianisme serait devenu une secte, des sectes même, des milliers de sectes, des millions d’hérésies
. Alors oui, il a fallu que le Christianisme soit aux côtés de l’empire, fasse alliance avec l’empereur, le roi, le tyran, pour garder son message intact et pour continuer à le transmettre moins dans sa pureté que dans son impureté moindre.
Et puis, il faut s’entendre. L’histoire de l’Eglise et de l’Etat, en France comme ailleurs, fut toujours une suite de conflits, de mésententes, de guerres intra muros. L’Eglise accompagna les empires pour mieux les humaniser, sinon pour mieux les subvertir. S’il n’y avait pas eu d’évêques, d’archevêques et de Papes en Occident, s’il n’y avait pas même eu d’inquisition (l’invention de la justice moderne, comme dit Michel Foucault), il y aurait eu encore plus de massacres et d’injustices. Et s’il n’y avait pas eu de moines, il n’y aurait pas eu de charité, ni d’intellect. L’histoire de l’Occident, c’est l’histoire des horreurs que le christianisme nous a évitées. L’histoire du XX ème siècle, c’est l’histoire des horreurs que le christianisme n’a pas évitées – nazisme et communisme, c’est-à-dire paganisme et athéisme.

Enfin, je dirai une dernière chose. Si l’Eglise catholique reste aussi prégnante dans le monde, ce n’est pas parce que le Pape est un mec cool, fun et sympa, ou parce qu’il est un publicitaire aliénant et aliénateur, ou parce que l’Occident a colonisé le monde, non, c’est que tout simplement, et là nous touchons le point métaphysique par excellence, parce que le christianisme est la seule religion au monde qui s’adresse à l’individu et non au peuple, à la personne et non à la nation, à tout un chacun et non à tous. le christianisme est personnaliste, non collectiviste. Il agit psychologiquement, non sociologiquement. Bien entendu, le Pape s’adresse à des foules, la messe est dite à une assemblée, mais le message est toujours individuel, subjectif. Le Christ dont le Pape est le représentant est un Dieu qui parle à UN homme. Toi, moi, lui, elle. C’est cela qui fait que malgré ses complaisances aux empires de ce monde, le christianisme a toujours séduit, et à mon humble avis, n’est pas prêt de s’arrêter. Tant qu’il y aura des individus, il y aura le Christ.

Et c’est cela qu’il faut piger dans cette histoire de préservatif ou d’avortement. Quand le Pape répète, apparemment comme un vieux schnock frustré, qu’il faut mieux être fidèle que libertin, abstinent plutôt qu’incontinent, et mère de famille plutôt qu’avorteuse, il s’adresse à la personne humaine, subjective, singulière. Et dans notre monde mondialisé, politisé, où tout le monde parle à tout le monde, où tout le monde veut être objectif, cette subjectivité-là est insupportable. L’invention majeure du christianisme, c’est l’individualité. L’individu. Le toi. Le moi. Le Christ qui Te parle et qui Me parle. A moi et à toi sans les autres, sans le nous, sans le on. A toi contre eux. A moi hors d’eux. Job.

C’est ce qui m’a toujours frappé dans les Evangiles – et c’est là toute leur extraordinaire force dont le Pape est dépositaire : cette façon qu’a Jésus de maudire tout le monde (ce qui lui arrive de temps en temps quand il est colère), et de pardonner et de bénir chaque être qu’il a en face de lui. A la lettre, on pourrait dire qu’il envoie tout le monde et personne en enfer, et mieux, qu’il envoie tout le monde en enfer, et chacun au paradis. Et comme il n’est pas à une contradiction près, au moment de la croix, de ses pires souffrances, il a le culot de pardonner pour une fois collectivement : « Mon Dieu, pardonne-leur, ces crétins ne savent pas ce qu’ils font. »
Et il nous pardonne puisqu’on est pécheur. Il ne sait même faire que ça, pardonner. « C’est son métier », disait le poète Heine.

A tout péché, donc, miséricorde. Dieu nous pardonne tous nos péchés, mais à la condition express que nous ayons reconnu que c’étaient des péchés – afin que lui aussi les reconnaisse. Car si Dieu nous remet tous nos péchés, soit les actes que nous lui présentons comme tels, il ne nous remet que ceux-là. Un acte mauvais que, pour une raison ou pour une autre, nous refuserions de qualifier de péché et que nous ne lui présenterions pas, ne serait pas remis par Dieu. C’est que Dieu ne peut pardonner que ce qu’il reconnaît – mieux, que ce qu’il connaît. OR DIEU NE CONNAIT NI NE RECONNAIT LE MAL. Ce paradoxe suffocant, Kierkegaard l’a bien vu quand il écrit dans son Concept de l’angoisse : « On peut dire [...] de Dieu qu’il n’a pas connaissance du mal. [...] Le fait que Dieu ne connaît pas le mal, ne peut ni ne saurait le connaître, c’est l’absolu châtiment du mal. » La punition du mal, c’est que Dieu ne le voit jamais, et donc ne le traite jamais. Dieu n’a d’yeux que pour le bien – et encore le bien personnel, le bien intime, le bien qui dit « je ». Or prendre conscience du mal comme péché est déjà un bien intime. C’est si je fais du mal un péché, c’est-à-dire un état personnalisé, un état que je reconnais être mien, que Dieu pourra m’absoudre. Mais le mal impersonnel, celui que nous avons fait et que nous fuyons, est précisément celui que Dieu nous abandonne. Ce que nous n’avouons pas, ce que nous gardons pour nous, Dieu nous le laisse pour notre malheur éternel.

C’est ce qui fait du péché une chose si personnelle. Et c’est ce qui fait que je dois bien me garder d’accuser les autres de péché. « Car moi seul puis m’accuser de péché. Je puis constater que quelqu’un a commis une faute. Mais je n’ai pas le droit d’accuser qui que ce soit de péché. Cela serait, justement, un péché », dit Brague. Par conséquence, « je n’ai le droit d’expédier personne en enfer, même le pire des criminels dont l’histoire ait gardé le souvenir. » Peut-être le péché qui consiste à damner autrui est le seul qui ne sera pas remis. Et c’est pourquoi nous aimons cette boutade que les seuls qui doivent aller en enfer sont ceux qui ont voulu que d’autres y aillent.
C’est une question de peur tout ça – ou de courage, plutôt.
Alors pourquoi je suis papiste ? Parce que le Pape est le garant de ce courage, et de tout le reste.
Amen.

Pierre Cormary

Source: http://pierrecormary.hautetfort.com/archive/2009/03/31/defense-du-christianisme-catholique.html


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L’Eglise Catholique, une infammie ?

L'Eglise Catholique, une infammie ? dans Benoït XVI persecutionchretiens

L’anticléricalisme a toujours été à l’ordre du jour, Pierre Cormary, un catholique se défend sur son blog personnel :

A une amie du sud qui me demandait d’intervenir, amicalement, contre un camarade anticlérical à elle, et que nous appellerons ici, comme il se doit, Jean-Kevin, cette défense du christianisme que j’écrivis spontanément et qui me semble avoir sa place ici, malgré quelques paragraphes déjà connus :

Très chère D…,
Comme aurait dit Pascal en parlant des Jésuites, « il n’y a rien de tel que les Jésuites ». Il n’y a rien de tel que les anticléricaux caricaturaux.

Donc, Jean-Kevin, bouffeur de curé cohérent et non dépourvu de raison et d’intelligence, condamne le christianisme, ou plus exactement l’Eglise Catholique incarné par le Pape (« le vieux »). Il lui reproche d’avoir trahi le message de son fondateur (dont au moins il reconnaît, arguant cela, la vertu de celui-ci), d’avoir fait de ce dernier une idole (ce qui n’est pas si faux), d’avoir toujours été du côté de l’empire plus que des exclus (ce qui n’est pas si vrai), d’être enfin une secte vindicative et tyrannique qui n’a cessé de vouloir plonger l’humanité dans l’abstinence, et donc dans le refoulement sexuel et la perversion (ce qui est très fantasmatique). S’il finit par crier paradoxalement « vive Benoît XVI », ce n’est pas tant pour glorifier celui-ci que pour voir en lui le représentant hystérique et transparent d’une secte qui a fait au monde tout le mal dont elle était capable, et qui apparaît enfin sous son vrai visage de boche SS.

Le problème de Jean-Kevin est que c’est un gros naïf qui n’a pas lu Sade. S’il avait lu Sade, il saurait que toutes les religions du monde, toutes les institutions du monde, toutes les morales du monde, toutes les politiques du monde, ont eu leur lot de morts et de massacres, d’injustices et d’odieuseries. L’Eglise est coupable des croisades et de l’inquisition, mais la République est coupable de la Terreur et des révolutions (c’est-à-dire des charniers), la religion est coupable d’intolérance et de torture, mais l’athéisme (celui du XX ème siècle, nazisme et communisme) est coupable de génocides dont l’horreur dépasse l’imagination. Au nom de l’Evangile, on a envoyé des milliers de gens sur le bûcher, mais au nom des Droits de l’Homme, on a colonisé la moitié du monde. Eh, toi, homme noir, toi y en seras mieux dans ta peau et dans ta tête quand toi y en sera libéral et démocrate comme nous. Tes ancêtres les Gaulois. Je n’invente rien, il suffit de relire les discours de Jules Ferry, qui après avoir voulu éduquer les petits français, s’était pris en tête de vouloir éduquer les petits africains. Ne jamais oublier que c’est Ferry qui a déclaré sans peur et sans reproche que les « races supérieures se devaient d’affranchir les races inférieures », et que c’est la gauche de l’époque qui subventionnait les colonies françaises.

Alors, évidemment, Jean-Kevin me répondra que ce n’est pas en m’en prenant aux valeurs laïques et républicaines que je défendrais les valeurs chrétiennes, et il aura bien raison. Non, ce que je veux dire, c’est que lorsqu’on s’en prend à une institution, à une morale, à une religion, on insiste toujours sur les erreurs et les crimes de celle-ci, alors qu’au fond, on déteste ses vertus et ses excellences – et comble de chance, il y a toujours dans l’histoire de n’importe laquelle de ses politiques et de ses religions de quoi la discréditer. Un progressiste vous prouvera sans crainte que les temps anciens furent le lieu des dizaines de milliers de brûlés et de sacrifiés à l’autel du Christ. Un réactionnaire vous prouvera sans difficulté que la modernité fut le lieu des six millions de morts juifs et des quatre-vingt millions de morts paysans russes et chinois. Mais encore une fois, le problème n’est pas là.
Jean-Kevin n’aime pas l’Eglise non pas pour ce qu’elle a fait de mal mais pour ce qu’elle a fait de bien. Il est sans doute un de ses « libres penseurs » qui ont choisi l’autonomie de l’homme par rapport à l’asservissement clérical (ou ce qu’il considère comme tel). Pour moi qui me considère moins comme un « libre penseur » que comme un homme libre (c’est-à-dire un chrétien), je lui ferai remarquer quelques bricoles.

Le christianisme, c’est ce qui nous a sorti du paganisme, c’est-à-dire du sacrifice humain. Il faut lire René Girard qui a tout dit sur la question.
Dans le mythe (c’est-à-dire le paganisme), le divin, c’est la foule. Dans le christianisme (c’est-à-dire la religion civilisée), le divin, c’est la personne. Dans le mythe, la foule, le choeur ou la meute ont raison contre la personne – celle-ci est d’ailleurs sacrifiée à la plus grande joie dionysiaque de tous. Dans le christianisme, la foule l’emporte toujours contre la personne, mais cette fois-ci dans la honte et l’amertume. C’est qu’avec le christianisme, la violence n’est plus cathartique mais horrible et scandaleuse. De même au cinéma. Lorsque dans un film la violence est filmée de façon rigolote ou excitante (série des Saw, des Hostel, Orange mécanique), on est dans le païen, alors que lorsqu’ elle est filmée de manière problématique, voire insoutenable (Salo, Casino, Orange mécanique), on est dans le chrétien – vous pourrez remplacer, si cela vous chante, « païen » par « barbare » et « chrétien » par « humain », c’est la même chose. Dans le christianisme, ou l’humanité réalisée, l’unanimité mimétique ne fait plus recette. Et c’est pourquoi les hommes adultères se résolvent, bien à contre-coeur, à ne pas lapider la femme adultère. C’est là l’un des rares succès sociaux du Christ, sinon le seul, pendant son ministère. A la fin, la violence mimétique et païenne reprendra le dessus et la foule ordonnera sa mise à mort.
Le christianisme n’a pas aboli la violence mais a fait de la violence un scandale. Le christianisme n’a pas aboli l’inégalité mais a fait de l’inégalité une horreur sociale et a permis à l’humanité de concevoir l’égalité (Jésus répète à qui mieux mieux que tous les hommes se valent, juif comme romain, romain comme barbare, homme comme femme) – et c’est cela la révolution anthropologique du christianisme, même s’il a fallu deux mille ans pour la réaliser.

Et là, nous abordons le problème du temps. D’abord, contrairement à ce que pensent les impatients, c’est-à-dire les ignorants, l’humanité ne s’est pas humanisée en un jour. Il a fallu des siècles pour que l’homme reconnaisse la femme (amour courtois), sinon pour lui donner le droit de vote (de Gaulle), il a fallu des siècles pour que l’esclavage soit aboli (en gros de l’Epitre à Philémon à 1830), il a fallu des siècles, enfin, pour que l’humanité, du moins occidentale, en arrive aux Droits de l’Homme – qui ne sont, si l’on en croit le plus grand philosophe politique de notre pays, Marcel Gauchet, que la concrétisation laïque des préceptes de l’Evangile. Bref, le judéo-christianisme a structuré notre monde, lui a donné ses valeurs, sa grandeur, et dont même un Jean-Kevin est tributaire.

Alors se contenter de dire que l’Eglise est « une secte de pédophiles » qui chouchoutent le pouvoir, je trouve ça un peu court. En fait, l’Eglise, malgré tous les défauts réels qu’on peut lui trouver, est ce qui a permis de garder et de transmettre le message du Christ. L’Eglise, c’est l’université du Christ, son école de grammaire et de musique, son campus de littérature et de philosophie. Et ne lui en déplaise, une secte qui crée une civilisation, ce n’est plus une secte, c’est une religion, c’est-à-dire ce qui lie l’homme à Dieu, c’est-à-dire ce qui lie l’homme à l’homme.
« La Bible n’est pas une théorie de Dieu, mais une théorie de l’homme », écrit Simone Weil, la philosophe chrétienne la plus importante depuis saint Augustin.
Et puis franchement, comment peut-on penser qu’une saloperie ait pu fonder toute une civilisation ? Une saloperie qui aurait duré des siècles ? Ce soupçon permanent sur le credo et ses garants m’est aussi insupportable que les révisionnistes. Et c’est pour cela que je préfère croire à l’esprit saint plutôt qu’à Faurisson, Mordillat ou Prieur.

Mais pourquoi tant d’horreur, risque-t-on alors de me rétorquer. Pourquoi tant de méchanceté, de faiblesse, pourquoi tant de complaisance inique au sein d’une institution censée communiquer un message d’amour et d’espérance ? Pourquoi tant de sado-pédo-cupido-curés ?
Eh, vieux ! N’as-tu pas lu Chesterton ou Kierkegaard ? N’as-tu pas lu l’Evangile tout simplement ? Si tu les avais lu, tu saurais que lorsque l’infini s’adresse au fini, il s’attend à ce que tout n’aille pas droit dans ses bottes. Tu saurais que lorsque Jésus exhorte Pierre, Paul et les autres à communiquer son enseignement aux hommes, il sait plus que nul autre qu’il s’adresse à des hommes, c’est-à-dire à des enfoirés et des connards. Des fanatiques (Paul), des lâches renieurs (Pierre), des demi-imbéciles et des parfait idiots (tous les autres). C‘est que, vois-tu, le Christ aime les hommes et s’en remet à eux, sachant pertinemment que tout n’ira pas comme sur des roulettes. Le Christ, pourrait-on dire, aime les hommes plus que le bien. Quand il voit ce qui se passe, il pleure lui aussi. Comme le dit Kierkegaard dans une expression sublime, « il y a de la tristesse au ciel ». Et de la bêtise sur terre. Notamment celle qui fait préférer le bien aux hommes – catharisme, protestantisme, communisme. Et les hommes qui préfèrent le bien aux hommes sont ceux en général qui font de la terre, et au nom de leur paradis utopique, un enfer.

Je crois que dans la haine du monde pour le Pape actuel, il entre beaucoup de cette utopie infernale. On voudrait les choses parfaites, on voudrait que le message christique soit réalisée à la lettre. Mais le message christique est scandale et folie. Le message christique est d’une certaine façon impossible à concrétiser sur terre. Alors certains essayent quand même. Ce sont les chrétiens – et si tu es un homme de bonne volonté, tu es un chrétien. Même si tu ne crois pas en Dieu, tu es chrétien. Croire en l’homme, en l’histoire, au progrès c’est être chrétien (Leibniz, Kant et Hegel ont tout dit là-dessus). Et d’autres ne cessent de critiquer à mort les couacs de cette concrétisation. Ce sont les Gentils, les Purs, les Normaux, les Heureux qui ne comprennent pas que la vie est violence et l’existence douleur.
D’ailleurs, les gens sains et heureux sont des nazis qui s’ignorent, comme disait un excellent camarade à moi.
Bien sûr, je ne dis pas que l’ami Jean-Kevin est un nazi. Je suis certain, vu sa lettre, que c’est un gars très bien, très sensible et très sensé. Qu’il est même dans une certaine mesure un déçu du christianisme. En fait un impatient. Un type qui voudrait que le royaume de Dieu se réalise hic et nunc. Un Judas. Car Judas, c’est précisément celui qui n’en peut plus d’attendre, et qui voudrait tellement que tout se passe mieux et plus vite en ce monde pourri. Et moi, j’aime aussi beaucoup Judas.


Mais je suis pragmatique, donc je suis catholique. Sans l’Eglise catholique, le christianisme serait devenu une secte, des sectes même, des milliers de sectes, des millions d’hérésies
. Alors oui, il a fallu que le Christianisme soit aux côtés de l’empire, fasse alliance avec l’empereur, le roi, le tyran, pour garder son message intact et pour continuer à le transmettre moins dans sa pureté que dans son impureté moindre.
Et puis, il faut s’entendre. L’histoire de l’Eglise et de l’Etat, en France comme ailleurs, fut toujours une suite de conflits, de mésententes, de guerres intra muros. L’Eglise accompagna les empires pour mieux les humaniser, sinon pour mieux les subvertir. S’il n’y avait pas eu d’évêques, d’archevêques et de Papes en Occident, s’il n’y avait pas même eu d’inquisition (l’invention de la justice moderne, comme dit Michel Foucault), il y aurait eu encore plus de massacres et d’injustices. Et s’il n’y avait pas eu de moines, il n’y aurait pas eu de charité, ni d’intellect. L’histoire de l’Occident, c’est l’histoire des horreurs que le christianisme nous a évitées. L’histoire du XX ème siècle, c’est l’histoire des horreurs que le christianisme n’a pas évitées – nazisme et communisme, c’est-à-dire paganisme et athéisme.

Enfin, je dirai une dernière chose. Si l’Eglise catholique reste aussi prégnante dans le monde, ce n’est pas parce que le Pape est un mec cool, fun et sympa, ou parce qu’il est un publicitaire aliénant et aliénateur, ou parce que l’Occident a colonisé le monde, non, c’est que tout simplement, et là nous touchons le point métaphysique par excellence, parce que le christianisme est la seule religion au monde qui s’adresse à l’individu et non au peuple, à la personne et non à la nation, à tout un chacun et non à tous. le christianisme est personnaliste, non collectiviste. Il agit psychologiquement, non sociologiquement. Bien entendu, le Pape s’adresse à des foules, la messe est dite à une assemblée, mais le message est toujours individuel, subjectif. Le Christ dont le Pape est le représentant est un Dieu qui parle à UN homme. Toi, moi, lui, elle. C’est cela qui fait que malgré ses complaisances aux empires de ce monde, le christianisme a toujours séduit, et à mon humble avis, n’est pas prêt de s’arrêter. Tant qu’il y aura des individus, il y aura le Christ.

Et c’est cela qu’il faut piger dans cette histoire de préservatif ou d’avortement. Quand le Pape répète, apparemment comme un vieux schnock frustré, qu’il faut mieux être fidèle que libertin, abstinent plutôt qu’incontinent, et mère de famille plutôt qu’avorteuse, il s’adresse à la personne humaine, subjective, singulière. Et dans notre monde mondialisé, politisé, où tout le monde parle à tout le monde, où tout le monde veut être objectif, cette subjectivité-là est insupportable. L’invention majeure du christianisme, c’est l’individualité. L’individu. Le toi. Le moi. Le Christ qui Te parle et qui Me parle. A moi et à toi sans les autres, sans le nous, sans le on. A toi contre eux. A moi hors d’eux. Job.

C’est ce qui m’a toujours frappé dans les Evangiles – et c’est là toute leur extraordinaire force dont le Pape est dépositaire : cette façon qu’a Jésus de maudire tout le monde (ce qui lui arrive de temps en temps quand il est colère), et de pardonner et de bénir chaque être qu’il a en face de lui. A la lettre, on pourrait dire qu’il envoie tout le monde et personne en enfer, et mieux, qu’il envoie tout le monde en enfer, et chacun au paradis. Et comme il n’est pas à une contradiction près, au moment de la croix, de ses pires souffrances, il a le culot de pardonner pour une fois collectivement : « Mon Dieu, pardonne-leur, ces crétins ne savent pas ce qu’ils font. »
Et il nous pardonne puisqu’on est pécheur. Il ne sait même faire que ça, pardonner. « C’est son métier », disait le poète Heine.

A tout péché, donc, miséricorde. Dieu nous pardonne tous nos péchés, mais à la condition express que nous ayons reconnu que c’étaient des péchés – afin que lui aussi les reconnaisse. Car si Dieu nous remet tous nos péchés, soit les actes que nous lui présentons comme tels, il ne nous remet que ceux-là. Un acte mauvais que, pour une raison ou pour une autre, nous refuserions de qualifier de péché et que nous ne lui présenterions pas, ne serait pas remis par Dieu. C’est que Dieu ne peut pardonner que ce qu’il reconnaît – mieux, que ce qu’il connaît. OR DIEU NE CONNAIT NI NE RECONNAIT LE MAL. Ce paradoxe suffocant, Kierkegaard l’a bien vu quand il écrit dans son Concept de l’angoisse : « On peut dire [...] de Dieu qu’il n’a pas connaissance du mal. [...] Le fait que Dieu ne connaît pas le mal, ne peut ni ne saurait le connaître, c’est l’absolu châtiment du mal. » La punition du mal, c’est que Dieu ne le voit jamais, et donc ne le traite jamais. Dieu n’a d’yeux que pour le bien – et encore le bien personnel, le bien intime, le bien qui dit « je ». Or prendre conscience du mal comme péché est déjà un bien intime. C’est si je fais du mal un péché, c’est-à-dire un état personnalisé, un état que je reconnais être mien, que Dieu pourra m’absoudre. Mais le mal impersonnel, celui que nous avons fait et que nous fuyons, est précisément celui que Dieu nous abandonne. Ce que nous n’avouons pas, ce que nous gardons pour nous, Dieu nous le laisse pour notre malheur éternel.

C’est ce qui fait du péché une chose si personnelle. Et c’est ce qui fait que je dois bien me garder d’accuser les autres de péché. « Car moi seul puis m’accuser de péché. Je puis constater que quelqu’un a commis une faute. Mais je n’ai pas le droit d’accuser qui que ce soit de péché. Cela serait, justement, un péché », dit Brague. Par conséquence, « je n’ai le droit d’expédier personne en enfer, même le pire des criminels dont l’histoire ait gardé le souvenir. » Peut-être le péché qui consiste à damner autrui est le seul qui ne sera pas remis. Et c’est pourquoi nous aimons cette boutade que les seuls qui doivent aller en enfer sont ceux qui ont voulu que d’autres y aillent.
C’est une question de peur tout ça – ou de courage, plutôt.
Alors pourquoi je suis papiste ? Parce que le Pape est le garant de ce courage, et de tout le reste.
Amen.

Pierre Cormary

Source: http://pierrecormary.hautetfort.com/archive/2009/03/31/defense-du-christianisme-catholique.html

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